Éric Zemmour est probablement celui qui a formulé le plus clairement le chiffre de 20 milliards d’euros.
Lors de son discours de Lille pendant la campagne présidentielle de 2022, il déclare :
« Nous couperons les aides sociales aux étrangers extra-européens : RSA, allocations familiales, aides au logement. En tout, ce sont plus de vingt milliards d’euros par an qu’on arrêtera de vous prendre ! »
Il présente donc bien 20 milliards d’euros comme une économie annuelle obtenue en supprimant certaines prestations sociales aux étrangers extra-européens. (Éric Zemmour)
Dans d’autres interventions, son équipe de campagne précise que le périmètre comprend aussi le minimum vieillesse, en plus du RSA, des allocations familiales et des aides au logement. L’Institut Montaigne reprend ainsi sa proposition comme visant quatre grandes prestations non contributives : RSA, allocations familiales, aides au logement et ASPA. (Institut Montaigne)
Le premier problème : 20 milliards représentent presque 40 % de toutes les prestations concernées
L’Institut Montaigne a fait un calcul particulièrement simple.
À l’époque, les dépenses totales annuelles pour les quatre prestations visées représentaient environ :
| prestation | dépense totale |
|---|---|
| RSA | 11,8 Md€ |
| aides au logement | 16,6 Md€ |
| allocations familiales | 19,4 Md€ |
| ASPA / minimum vieillesse | 3,9 Md€ |
| total | 51,8 Md€ |
Le chiffre de Zemmour de 20 milliards d’euros supposerait donc que les étrangers visés captent près de 40 % de ces quatre prestations.
Or les étrangers représentaient environ 7,6 % de la population à l’époque du chiffrage.
Cela ne suffit pas à prouver mathématiquement que 20 milliards sont impossibles — les populations n’ont pas toutes les mêmes revenus ni les mêmes taux de recours — mais cela rend déjà l’ordre de grandeur extrêmement suspect.
C’est précisément la conclusion de l’Institut Montaigne : le chiffre de 20 milliards apparaît fortement surévalué. (Institut Montaigne)
Ce que disait réellement la CNAF
Le Monde avait demandé les chiffres directement à la CNAF.
Pour les prestations ciblées — notamment RSA, allocations familiales et aides au logement — l’ensemble des étrangers, Européens compris, percevaient environ 5,3 milliards d’euros.
En ajoutant environ 1 milliard d’euros de minimum vieillesse, on obtenait autour de 6,3 milliards d’euros.
Et attention : il s’agissait alors de tous les étrangers, y compris les ressortissants de l’Union européenne.
Or Zemmour proposait de supprimer ces prestations aux seuls étrangers extra-européens.
Le montant effectivement concerné devait donc nécessairement être inférieur à 6,3 milliards. (Le Monde.fr)
On arrive donc à une contradiction particulièrement nette Zemmour annonce plus de 20 milliards d’euros ; les principales prestations qu’il cite représentent environ 6,3 milliards pour tous les étrangers, Européens compris.
L’écart est énorme.
L’Institut Montaigne : 6,7 milliards, pas 20
L’Institut Montaigne a procédé à son propre chiffrage.
Son estimation : 6,7 milliards d’euros d’économies par an.
Estimation de Zemmour : 20 milliards d’euros par an.
L’équipe de campagne de Zemmour, interrogée sur cet écart, a maintenu son chiffre de 20 milliards.
Elle expliquait cependant utiliser un périmètre plus large que celui retenu par l’Institut Montaigne. (Institut Montaigne)
C’est là que le problème devient intéressant. Les déclarations publiques de Zemmour portent explicitement sur :
- RSA ;
- allocations familiales ;
- aides au logement ;
- minimum vieillesse.
Mais lorsque les chiffres de ces prestations ne permettent pas d’arriver à 20 milliards, son équipe explique que son calcul utilise un périmètre plus large.
Autrement dit, le périmètre du chiffre n’est plus exactement celui de la proposition telle qu’elle est présentée au public. C’est un problème classique de chiffrage politique :
une mesure est présentée avec un périmètre simple, mais l’économie annoncée provient d’un périmètre plus large que celui qui est explicitement cité.
Son équipe reconnaissait d’ailleurs l’incertitude du calcul
L’Institut Montaigne rapporte une remarque assez révélatrice de l’équipe Zemmour.
Elle se disait disposée à « ajuster le chiffrage » si les organismes sociaux publiaient des données plus précises sur les montants versés aux étrangers extra-communautaires. (Institut Montaigne)
C’est une nuance importante.
Cela signifie que les 20 milliards ne provenaient pas d’une comptabilité administrative exhaustive donnant prestation par prestation les sommes versées aux étrangers extra-européens.
Il s’agissait d’une estimation, or dans le discours de Lille, la formulation ne comporte pratiquement aucune incertitude : « ce sont plus de vingt milliards d’euros par an »
L’estimation devient donc, dans le discours politique, un chiffre présenté comme établi.
Zemmour mélange aussi plusieurs notions : étranger, immigré et extra-européen
C’est une difficulté que l’on retrouve chez plusieurs responsables politiques.
Un étranger est une personne ne possédant pas la nationalité française.
Un immigré, au sens statistique de l’Insee, est une personne née étrangère à l’étranger.
Une personne immigrée qui devient française :
- reste immigrée ;
- mais n’est plus étrangère.
Et parmi les étrangers, Zemmour ne vise en plus que les extra-européens.
Il faut donc distinguer trois populations : immigrés ≠ étrangers ≠ étrangers extra-européens.
Utiliser un chiffre concernant les immigrés pour chiffrer une mesure portant sur les étrangers extra-européens peut considérablement gonfler le résultat.
« 55 % des étrangers extra-européens en âge de travailler sont inactifs »
Dans le même discours de Lille, Zemmour affirme également :
« 55 % des étrangers extra-européens en âge de travailler sont tout simplement inactifs ».
Puis il enchaîne immédiatement sur le RSA, les allocations et le logement social. (Éric Zemmour)
Même si l’on mettait de côté la vérification précise du pourcentage, le raisonnement comporte un piège.
Inactif ne signifie pas nécessairement allocataire.
La catégorie statistique des inactifs peut comprendre notamment :
- étudiants ;
- retraités ;
- personnes au foyer ;
- personnes durablement malades ;
- personnes ne recherchant pas activement un emploi.
Elle n’est donc pas synonyme de « personne vivant du RSA ».
Associer directement « inactivité » et « assistanat » est statistiquement trompeur.
Zemmour affirme aussi que « 20 % d’étrangers occupent nos logements sociaux »
Toujours dans le même discours, il déclare :
« 20 % d’étrangers occupent nos logements sociaux. »
Puis il affirme vouloir réserver les logements sociaux aux Français. (Éric Zemmour)
Ici encore, plusieurs choses doivent être distinguées :
- proportion de logements dont le titulaire est étranger ;
- proportion de personnes étrangères vivant en HLM ;
- proportion de ménages immigrés ;
- proportion de ménages dont au moins un membre est étranger.
Ce ne sont pas les mêmes statistiques.
Et même si 20 % était le bon chiffre selon une définition donnée, cela ne signifierait pas que 20 % du coût du logement social serait économisable en les excluant.
Un logement social existe déjà. Le remplacer par un ménage français ne supprime ni l’immeuble, ni son entretien, ni son coût de financement.
Il s’agit donc davantage d’un débat sur l’attribution que d’une économie budgétaire directe.
L’AME : Zemmour passe encore de la dépense brute à l’économie supposée
Dans son discours de Lille, Zemmour attaque aussi l’aide médicale d’État et affirme qu’un étranger en situation irrégulière coûterait en moyenne 2 600 euros par an au système de santé via l’AME. Il propose de supprimer cette dernière. (Éric Zemmour)
L’Institut Montaigne estime pour sa part que la suppression de l’AME, avec maintien de la prise en charge des urgences, aurait représenté environ :
700 millions d’euros d’économies par an. (Institut Montaigne)
Pourquoi pas la totalité du budget de l’AME ?
Parce que supprimer l’AME ne signifie pas supprimer tous les soins.
Il faudrait toujours financer :
- les urgences ;
- certaines pathologies graves ;
- certaines prises en charge obligatoires ;
- les dépenses hospitalières reportées.
C’est encore une illustration de la distinction : dépense actuelle ≠ économie réalisable.
Zemmour va plus loin : « le tiers-monde vient profiter de notre modèle social »
Son discours de Lille contient une formulation particulièrement forte :
« notre modèle social n’est plus capable de lutter contre la misère, parce que tout le tiers-monde vient en profiter ».
C’est une affirmation politique, mais elle contient implicitement une affirmation économique : l’immigration serait une cause majeure de la saturation financière du système social français.
Et c’est précisément là qu’il faut lire Liste et coûts des prestations de protection sociale en France
En 2023, les prestations de protection sociale représentent environ 888 milliards d’euros.
Les deux mastodontes sont vieillesse et survie : environ 400 milliards
et santé : environ 324 milliards. 724 milliards d’euros à eux seuls.
Cela représente plus de 81 % du total.
Le système social français n’est donc pas coûteux principalement parce qu’il distribue le RSA ou les APL aux étrangers.
Il est coûteux principalement parce qu’il finance :
- des dizaines de millions de pensions de retraite ;
- un système de santé universel ;
- l’invalidité ;
- les arrêts maladie ;
- les accidents du travail ;
- les prestations familiales ;
- le chômage.
C’est une réalité budgétaire incontournable.
Même les 20 milliards de Zemmour ne représenteraient que 2,25 % de la protection sociale
Faisons-lui même le cadeau d’accepter son chiffre.
20 Md€ / 888 Md€ = environ 2,25 %.
Cela signifie que même si :
- les 20 milliards étaient correctement calculés ;
- ils étaient tous versés à des étrangers extra-européens ;
- on pouvait légalement les supprimer ;
- leur suppression n’entraînait aucune dépense de remplacement ;
il resterait encore :
97,75 % des prestations sociales françaises.
Voilà pourquoi présenter les étrangers comme une explication centrale de la dépense sociale française est très trompeur en termes d’ordre de grandeur.
Il existe même une comparaison plus spectaculaire
Liste et coûts des prestations de protection sociale en France indique:
336,5 milliards d’euros de pensions de retraite de droit direct contre 11,8 milliards de RSA pour toute la population.
Les retraites directes représentent donc près de 29 fois l’intégralité du RSA.
Et le RSA des étrangers n’en est lui-même qu’une fraction.
Le débat politique peut porter sur cette fraction mais il faut garder l’échelle réelle des dépenses.
Le programme économique entier de Zemmour souffrait du même problème de chiffrage
L’Institut Montaigne avait également chiffré l’ensemble de ses économies budgétaires.
Éric Zemmour annonçait environ 80 milliards d’euros d’économies annuelles.
L’Institut Montaigne n’en retenait qu’environ 22 milliards. (Institut Montaigne)
Sur les mesures liées à l’immigration, l’Institut estimait notamment :
- aides sociales non contributives : 6,7 Md€ ;
- éloignement des travailleurs étrangers après six mois sans emploi : 1,8 Md€ ;
- suppression de l’AME hors urgences : 0,7 Md€ ;
- baisse de l’aide au développement : 0,4 Md€ ;
- frais universitaires des étrangers : 0,3 Md€.
Soit environ 9,9 milliards d’euros pour cet ensemble beaucoup plus large de politiques migratoires. (Institut Montaigne)
Cela permet de mesurer l’écart : Zemmour : 20 milliards rien que pour les aides sociales ;
Institut Montaigne : environ 10 milliards en additionnant plusieurs mesures migratoires beaucoup plus larges.
Verdict sur Éric Zemmour
Ce qu’il affirme réellement : supprimer le RSA, les allocations familiales, les aides au logement et le minimum vieillesse aux étrangers extra-européens permettrait d’économiser plus de 20 milliards d’euros par an.
Ce qui est vérifiable : ce chiffre figure explicitement dans ses discours et son équipe de campagne l’a confirmé.
Ce qui pose problème : les données CNAF disponibles donnaient environ 6,3 milliards d’euros pour les principales prestations concernées versées à tous les étrangers, Européens compris.
Chiffrage indépendant : l’Institut Montaigne aboutit à 6,7 milliards d’euros, soit environ un tiers du montant annoncé par Zemmour.
Problème méthodologique : son équipe explique utiliser un périmètre plus large que celui qu’il cite publiquement.
Problème économique : montant de prestations versées et économie budgétaire ne sont pas forcément identiques.
Problème d’échelle : même ses 20 milliards ne représenteraient qu’environ 2,25 % des 888 milliards d’euros de protection sociale.
Le chiffre n’est donc pas seulement discutable : l’ordre de grandeur annoncé par Zemmour est difficilement conciliable avec les montants effectivement observables pour les prestations qu’il cite lui-même.
Liens pour vérifier ce qu’Éric Zemmour a réellement dit
Voici d’abord les sources directes :
- Discours de Lille d’Éric Zemmour — texte intégral avec les « plus de vingt milliards d’euros » (Éric Zemmour)
- Institut Montaigne — proposition « Retirer les aides sociales non contributives aux étrangers extra-européens », avec la citation de Zemmour et la réponse de son équipe (Institut Montaigne)
- RTL — fact-check de février 2022 sur son affirmation des 20 milliards d’euros (RTL.fr)
Pour vérifier le chiffrage :
- Institut Montaigne — analyse détaillée : 6,7 Md€ estimés contre 20 Md€ annoncés par le candidat (Institut Montaigne)
- Le Monde — données CNAF : environ 5,3 Md€ sur les prestations ciblées, plus environ 1 Md€ de minimum vieillesse pour tous les étrangers (Le Monde.fr)
- Institut Montaigne — synthèse complète du programme économique de Zemmour (Institut Montaigne)

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