Les lycéens se mobilisent. Ils dénoncent les classes surchargées, les professeurs absents ou non remplacés, les établissements dégradés et le manque de moyens accordés à l’Éducation nationale.
La question est légitime.
Mais une autre question devrait logiquement accompagner les cortèges :
puisque les lycéens réclament davantage d’argent public pour l’éducation, pourquoi le financement public des établissements privés sous contrat n’est-il pratiquement jamais mis sur la table ?
Pourquoi manifester uniquement devant les lycées publics, les rectorats ou les ministères ?
Pourquoi ne jamais interroger ces milliers d’établissements juridiquement privés mais dont une grande partie du fonctionnement repose sur l’argent public ?
Le sujet est rarement abordé. Pourtant, il porte sur plusieurs milliards d’euros chaque année.
Le « privé » français est largement financé par le public
Le mot « privé » peut prêter à confusion.
Un collège ou un lycée privé sous contrat n’est pas simplement financé par les familles qui ont décidé d’y inscrire leurs enfants.
L’État rémunère les enseignants.
Les communes, départements et régions participent aux dépenses de fonctionnement selon les établissements concernés.
La loi impose même un principe de parité : les dépenses de fonctionnement des classes privées sous contrat d’association doivent être prises en charge dans des conditions comparables à celles des classes publiques correspondantes.
En clair : une famille peut choisir l’enseignement privé, mais le contribuable continue à payer une part importante de la scolarité.
Voilà un élément qui devrait logiquement entrer dans toute discussion sur le « manque de moyens » de l’Éducation nationale.
Environ un élève du secondaire sur cinq est dans le privé
Dans les collèges et lycées français, environ un élève sur cinq est scolarisé dans le privé.
Le privé sous contrat représente donc une partie importante du système éducatif, mais très minoritaire par rapport au public.
Il ne s’agit évidemment pas de supprimer du jour au lendemain tout financement public de ces établissements.
Mais lorsqu’on explique qu’il n’existe plus suffisamment d’argent pour recruter des enseignants, réduire les effectifs des classes, entretenir certains bâtiments ou assurer davantage de remplacements, une question devient difficile à éviter :
combien d’argent public consacrons-nous au privé et quelles contreparties exigeons-nous en échange ?
Ce débat devrait être banal.
Il est presque inexistant.
De l’argent public, mais une population scolaire plus favorisée
Et c’est là que le problème devient beaucoup plus intéressant.
Les données du ministère de l’Éducation nationale montrent que les établissements privés sous contrat accueillent en moyenne des élèves socialement plus favorisés que les établissements publics.
La DEPP, le service statistique du ministère, constate même que les écarts de composition sociale entre public et privé se sont accentués.
Elle écrit que le secteur privé scolarise « de plus en plus d’élèves de milieu favorisé ».
Pour les lycées, le constat est également clair : les lycées privés sous contrat présentent en moyenne un indice de position sociale supérieur à celui des lycées publics.
Autrement dit, la puissance publique finance largement deux réseaux scolaires, mais ces deux réseaux n’accueillent pas exactement les mêmes populations.
C’est là que la discussion devient politique au sens premier du terme : que doit-on demander en échange de l’argent public ?
Pourquoi aucune obligation forte de mixité sociale ?
Imaginons une entreprise privée recevant chaque année énormément d’argent public.
La première question serait immédiatement :
« Quelles sont les contreparties ? »
Dans l’enseignement privé sous contrat, cette question semble beaucoup moins naturelle.
Pourtant elle mérite d’être posée.
Si la collectivité finance massivement ces établissements, ne pourrait-elle pas demander davantage d’engagements sur la mixité sociale ?
Sur l’accueil des enfants issus de familles modestes ?
Sur la transparence des critères d’admission ?
Sur la contribution à la scolarisation des élèves nécessitant davantage d’accompagnement ?
Il ne s’agit pas d’opposer les enfants du public à ceux du privé.
Les élèves ne sont responsables ni du mode de financement de leur établissement ni des choix de leurs parents.
La question porte sur l’utilisation de l’argent public.
Le paradoxe des manifestations pour « plus de moyens »
C’est précisément ce qui rend les mobilisations actuelles intéressantes.
Lorsque des lycéens demandent davantage de moyens, ils posent implicitement une question budgétaire.
Et un budget consiste toujours à choisir.
Un milliard dépensé quelque part ne peut pas être dépensé simultanément ailleurs.
On peut naturellement décider collectivement que le financement des établissements privés sous contrat est justifié.
Mais cette décision mérite alors d’être débattue.
Combien coûte réellement l’enseignement privé au contribuable ?
Combien rapporte son existence en dépenses évitées au système public ?
Quelles obligations lui impose-t-on ?
Quelle population scolaire accueille-t-il ?
La répartition actuelle améliore-t-elle ou aggrave-t-elle la ségrégation scolaire ?
Voilà les questions qui devraient accompagner les slogans sur le manque d’argent.
Le privé affirme d’ailleurs qu’il ne reçoit pas assez
Le paradoxe va encore plus loin.
Les organisations représentant l’enseignement catholique considèrent au contraire que les établissements privés sont insuffisamment financés.
La FNOGEC a estimé récemment à environ 900 millions d’euros par an le sous-financement dont souffrirait l’enseignement catholique sous contrat en raison du montant insuffisant de certains forfaits versés par les collectivités.
Interrogé à ce sujet, le ministère de l’Éducation nationale a apporté une précision particulièrement intéressante : il indique ne pas disposer des données permettant de vérifier cette estimation.
On parle donc potentiellement de centaines de millions d’euros et l’État lui-même explique ne pas pouvoir confirmer le chiffre avancé.
Voilà qui mérite au minimum un débat public.

Avant de demander plus d’argent, regardons où va celui qui existe déjà
La discussion sur l’école tourne presque toujours autour de la même question :
combien faut-il dépenser de plus ?
Il faudrait peut-être commencer par une autre :
comment répartissons-nous les dizaines de milliards déjà consacrés à l’éducation ?
Car le débat ne devrait pas opposer caricaturalement « public » et « privé ».
La véritable question est celle des priorités.
Si des établissements privés souhaitent participer au service public de l’éducation et recevoir pour cela des financements publics importants, pourquoi pas.
Mais argent public devrait signifier exigences publiques.
Transparence.
Contrôle.
Mixité sociale.
Accueil de tous les élèves.
Évaluation précise du coût pour la collectivité.
Et publication claire des financements reçus.
Une pancarte qui manque dans les cortèges
On voit dans les manifestations des pancartes demandant davantage de professeurs.
Davantage d’AESH.
Des classes moins chargées.
Des bâtiments mieux entretenus.
Toutes ces revendications ont un coût.
Il manquerait peut-être une pancarte beaucoup plus simple :
« Où va l’argent de l’éducation ? »
Car avant de demander aux contribuables de remettre encore davantage d’argent dans le système, il serait raisonnable d’examiner sans tabou la manière dont celui-ci est actuellement réparti.
Et notamment les milliards consacrés à un enseignement dit « privé », dont les enseignants sont rémunérés par l’État et dont le fonctionnement est en partie payé par les collectivités.
Le débat sur le manque de moyens de l’école publique ne peut pas éternellement éviter cette question.
Si l’argent public manque, alors tout financement public doit pouvoir être discuté. Y compris celui de l’enseignement privé.
Références
- Cour des comptes, L’enseignement privé sous contrat, rapport consacré au financement, au contrôle et à la place de l’enseignement privé sous contrat.
- Ministère de l’Éducation nationale, DEPP, données sur les effectifs des établissements publics et privés sous contrat.
- Ministère de l’Éducation nationale, DEPP, Évolution de la mixité sociale des collèges, 14 mai 2024.
- Ministère de l’Éducation nationale, DEPP, Quel est le profil social des lycées ?, note d’information n° 25-21, avril 2025.
- Code de l’éducation, article L. 442-5 relatif au financement des établissements privés sous contrat d’association.
- Sénat, réponse du ministère de l’Éducation nationale du 9 juillet 2026 sur le financement de l’enseignement privé sous contrat d’association.
- Assemblée nationale, réponse ministérielle du 7 juillet 2026 sur le financement des établissements privés sous contrat.
- FNOGEC, travaux relatifs au financement public de l’enseignement catholique sous contrat.

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